Le 7 octobre 2016, la mère de la défunte Matsuri Takahashi a organisé une conférence de presse pour annoncer que la mort de sa fille avait été reconnue comme « Karoshi » par le bureau des normes de travail. Source: http://www.japantimes.co.jp/

La société nipponne est considérée comme étant assidue et travailleuse. Selon l’Organisation Internationale du Travail, les employés japonais sont en effet 28,1% à travailler plus de 50 heures par semaine contre 5,7 % en France.  Là-bas le conformisme et la pression sociale sont de rigueur, et dans certaines entreprises il est souvent  mal vu de voir un employé rentrer chez lui avant son supérieur. D’ailleurs l’augmentation brutale du nombre de suicides en 1998 à l’époque de la crise économique qui toucha les pays asiatiques nous montre bien le rapport étroit entre chômage et suicide au Japon.

Si officiellement la durée du travail est limitée à 40 heures par semaine, dans les faits, la réalité est très différente. Des heures supplémentaires sont possibles, à condition de signer un accord avec les syndicats. «Le problème est que beaucoup d’entreprises ne comptabilisent pas les heures supplémentaires, elles ne risquent ainsi aucune sanction. » souligne Taku Furukawa, avocat spécialiste de la question du Karoshi depuis plus de dix ans.

De plus, selon Haruki Konno, président de l’ONG Posse et auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet : « Les syndicats japonais sont liés aux entreprises et ne défendent pas les salariés, ils ne font que négocier les salaires, ne se rebiffent pas et ne prennent pas non plus fait et cause pour les employés précaires car les rémunérations sont calculées en prenant en compte dès le départ la part liée aux heures. »

La culture de l’entreprise est tellement forte, la valeur du travail est tellement ancrée dans la société japonaise que la mort par surmenage est progressivement devenu un fléau.

Ce phénomène de « mort par excès de travail » a été reconnu par les autorités japonaises depuis 1989. Il  a été remis sur le devant de la scène médiatique lors du suicide tragique d’une jeune employée d’une prestigieuse agence de publicité de 24 ans, Matsuri Takahashi. La jeune femme s’était jetée par la fenêtre de sa résidence le jour de Noël 2015. Elle était entrée chez Dentsu, géant mondial de la publicité, en avril de la même année.

C’est ce fait divers lié au Karoshi, qui n’est ni le premier et ne sera sans doute pas le dernier, qui a poussé le gouvernement à se mobiliser contre les conditions de travail abusives dont sont victimes une part importante des travailleurs japonais.

Et il y a de quoi se mobiliser: Selon le premier livre blanc -un recueil d’informations objectives destiné au public- sur la question du Karoshi,  approuvé le vendredi 7 octobre 2016 par le cabinet du premier ministre Shinzo Abe, le surmenage est la cause de la mort d’environ 200 personnes par an , soit par crise cardiaque, accident vasculaire cérébral ou suicide. À cela s’ajoutent de nombreux problèmes de santé graves, ce qui entraîne des poursuites judiciaires et des appels à s’attaquer au problème.
Selon un autre rapport gouvernemental remis à Shinzo Abe, 22,7% des entreprises japonaises interrogées entre décembre 2015 et janvier 2016 ont déclaré que certains de leurs employés faisaient plus de 80 heures supplémentaires chaque mois -80 étant justement officiellement le seuil à partir duquel le risque de mourir de surmenage est considéré comme sérieux-.

Par ailleurs, l’étude indique que les employés japonais sont ceux qui travaillent le plus. Comme nous l’avons vu ils sont 28,1% à travailler plus de 50 heures par semaine contre 5,7 % en France en moyenne, 16,4% aux Etats-Unis et 12,5% en Grande-Bretagne selon l’OCDE.

Face à ce constat catastrophique, les responsables ont appelé les sociétés japonaises à améliorer les conditions de travail. À Tokyo, par exemple, les autorités viennent d’interdire aux employés municipaux de rester au bureau après 20 heures.

Mais cela peut-être une chose compliquée à mettre en place lorsque qu’on sait que le nombre incalculable d’heures passées au travail est considéré comme l’un des héritages de l’âge d’or de l’économie nippone des années 1980.

Comme nous pouvons le remarquer par les propos tenus par un professeur d’une université réputée Musashino: « Quand on est responsable d’un projet, il faut le mener à bien, à n’importe quelle condition. Peu importe combien d’heures on travaille. Sinon, ce n’est pas professionnel. » La culture du travail est alors bien ancrée dans la société japonaise.

Malgré tout, de peur que les conditions de travail abusives ne pèsent sur une démographie déjà en berne, le gouvernement a décidé de se mobiliser. Le projet est alors de baser la rémunération sur la performance plutôt que sur le temps de travail. En 2015 une réforme autorisant les entreprises à ne plus payer d’heures supplémentaires à leurs cadres gagnant plus de 80 000€ par an a alors été adoptée. Elle concerne 1,8 million de personnes, soit 4 % des salariés japonais. L’objectif étant de faire passer la réforme avant janvier 2017.

Mais le texte suscite beaucoup de réticences, notamment de la part des syndicats et l’opposition, et il n’a toujours pas été adopté par le parlement.

Quoi qu’il en soit, le texte sera arrivé trop tard pour Matsuri Takahashi, qui, selon le bureau des normes d’inspection japonais, travaillait 105 heures supplémentaires par mois et souffrait de dépression.

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